La foi chrétienne
C'est
seulement en régime chrétien (ou post-chrétien
tant qu'on voudra) que la dialectique religion-foi prend une
pertinence particulière. Nulle part ailleurs peut surgir une
opposition aussi marquée.
Foi
et religion ne sont pas d'abord deux 'entités' qui se
juxtaposent ou qui s'excluent, mais deux polarités
différentielles dans un rapport dialectique.
La foi a dialectiquement besoin d'un point d'appui 'religieux’. En
même temps elle dépasse dialectiquement toute ‘position’
religieuse. La tentation reste toujours grande de confondre la
structure ‘porteuse’ de la foi avec la foi elle-même. A
l'inverse, à force de vouloir 'purifier' à l'extrême
la foi on risque de jeter le bébé avec l’eau du bain.
La
foi est aux antipodes de la croyance. Que ce soit la croyance des
savants dont parle Einstein, de la croyance des politiques, des
économistes, des astrologues ou des charbonniers. La croyance
est un besoin des plus naturels et des plus universels. Elle est
fondamentalement de l'ordre idéologique, c'est-à-dire
qu'elle s'assoit sur un système d'idées où elle
cherche refuge et sécurité. La foi, elle, ne s'assied
pas, elle se lève.
L’évidence
naturelle, procédant par ‘longues chaînes de
raisons’, contraint et enchaîne
dans l’ordre de la nécessité. La foi rompt les
nécessités naturelles et logiques. La foi n’est pas
‘au bout’ d’une suite d’articulations rationnelles. Elle
n’est pas un produit du ‘je pense’ individuel ou collectif.
Elle n’est pas contenue ‘dans’ nos possibilités
psychologiques ou mentales. Elle n’est pas logeable dans un
système. La foi n’est pas en ma possession. Je ne la
comprends pas. C'est elle qui me comprend et me saisit
inconditionnellement.
Il
y a un objet de foi. Il y a un contenu de foi. Cependant la foi n’est
pas de l’ordre du 'ce que’.
La foi n'est pas quelque 'chose' qui pourrait se laisser saisir ou
manipuler. La foi est de l’ordre du 'que’.
Que
Dieu est Dieu. Que
Dieu est Père. Que
Jésus est résurrection et vie... La foi est de l'ordre
de l'acte.
L'acte de foi coïncide avec l'acte-même de la création
et de l'ultime achèvement.
Tu
ne tombes pas sur Dieu comme sur une nouvelle formule explicative. Tu
tombes sur Dieu comme on tombe sur une rencontre. Et Dieu tombe sur
toi. La foi n'est pas d'abord pour la compréhension. La
certitude de la foi ne vient pas d'un système. Elle vient
d'une rencontre de
personne à personne. Sous le
signe de la 'fides', de la fidélité. La foi appelle.
Dans l’ouvert
de la liberté et de la gratuité. En sa nudité,
elle expose à une plénitude infinie qui lui vient de
l’Autre. C'est pourquoi on l'appelle 'théologale'.
La
foi n’est pas englobée; elle est englobante. Et elle situe
toutes choses au cœur de l’extrême Englobant. Dans la main
de Dieu. La foi est entrée libre dans le don gratuit de sens
et de lumière où toute chose prend un éclairage
neuf et où les ombres elles-mêmes – avec l’ensemble
du jeu des ombres – s’éclaircissent. Les questions ne se
posent plus sur fond de vide mais sur fond d'un 'déjà'
de réponse. Même lorsqu'aucune réponse explicite
n’est encore livrée, 'déjà' est donné
le Sens d'une réponse.
La foi est une réalité
qu'il t'arrive d'expérimenter comme une nouvelle façon
d'être. Un ‘état’. Un état de joie. Un état
de grâce. Un état de divine météorologie.
Comme ailleurs il vente ou il fait beau, en ton esprit et en ton
coeur, même derrière les nuages, ‘il fait Dieu’
!
Impératif
catégorique de la foi: tu ne te prosterneras pas. Tu ne
t'aplatiras devant aucune idole, ni l'argent, ni le pouvoir, ni
l'opinion, ni les modes, ni les maîtres penseurs... Tu es trop
grand pour cela. Tu es fille et fils de Dieu.
La
foi vit dans la tension. Fondamentalement la tension eschatologique.
Le monde est déjà sauvé. En même
temps il reste à sauver. L'essentiel est déjà
accompli. En même temps cet essentiel reste à accomplir.
Dans la tension de cet entre-deux urge l'actualité de la
décision. Maintenant.
Le
dernier mot de la foi est silence. Lorsqu'après
avoir lutté toute une longue nuit avec l'ange, tu te retrouves
comme Jacob avec la hanche démise...